La rougeole (2)

Le semaine qui s’achève fut encore riche d’enseignements sur le système de soins malgache. Entre autres. Sur les rapports humains, sur mes réactions face à des situations imprévues, sur la vie quotidienne à Madagascar … aussi.

Samedi dernier, après l’hospitalisation d’Emilio, je suis passée voir la famille pour donner des nouvelles et envisager la suite. A l’hôpital, il n’y a pas de service «annexes » aux soins. Pas de repas, pas de linge, pas de ménage. Pour les toilettes et les douches, j’étais déjà informée … Si la famille des malades ne vient pas apporter à manger, alors ils ne mangent pas. Si ils sont valides et qu’ils en ont les moyens, il est toujours possible de s’acheter quelque chose dans l’une des gargotes situées à l’entrée. Apparemment il est aussi possible de louer un emplacement pour cuisiner à l’extérieur de certains bâtiments. Quand je dis « emplacement », que les vazahas n’aillent pas imaginer des genres de cuisines d’été. Il faut venir avec son « fatapera », réchaud à charbon, et tous ses ustensiles. Ce que j’ai retenu c’est que, si la famille ne s’organise pas, les malades ne mangent pas. L’hôpital est à 10 kilomètres de chez eux, pour la famille d’Emilio qui a très peu de ressources, faire le trajet 2 ou 3 fois par jour est un vrai problème. Évidemment, ils n’ont pas de véhicule. Prendre le bus est trop cher pour eux (un trajet en bus coûte 500 Ariarys, il faudrait faire 2 aller-retour, cela revient à 0,50€). Je sais leurs difficultés mais je ne veux pas tout prendre en charge. Je n’ai pas proposé de payer le transport, même si c’est très peu pour moi. Je me dit qu’ils peuvent trouver des solutions. J’ai ainsi appris que le papa d’Emilio et sa tante étaient déjà partis le rejoindre avec du linge, des vêtements, un repas. « Comment sont-ils partis alors ? » ai-je demandé. « En charrette à zébus ». La solution avait été trouvée. J’ai par contre proposé d’y aller le lendemain à l’heure du repas de midi et d’emmener quelqu’un avec moi sur la moto. OK.

Nous avons ensuite mis en place l’organisation pour le traitement des trois enfants rentrés chez eux. « Grand V » s’est chargé d’aller donner les médicaments le matin et moi, le soir. Oui, après les avoir achetés, nous avons gardé les carnets de santé d’Elizabeth, Franco et Marcello. Ainsi que leurs médicaments. Je me suis demandé pourquoi j’avais pris cette décision. Car nous n’en avons pas parlé ensemble pour le décider. Il aurait été logique que les parents s’occupent de soigner leurs enfants. Moi-même je n’aurais pas du tout apprécié que quelqu’un, qui n’est pas médecin ou soignant décide à ma place de venir administrer ses médicaments à mon enfant malade. En l’occurrence, dans cette histoire, personne ne s’en est offusqué. Mais pourquoi ai-je fait ça ? Qu’auriez-vous fait, vous ? J’y ai réfléchi et il n’y a pas que du dévouement dans le motif. Je voulais être sûre que les enfants prendraient leurs médicaments correctement et que le traitement de 7 jours serait suivi jusqu’au bout. C’est une face de la médaille. La plus « propre ». Mais l’autre, c’est que, nous avions, au fond de nous, envisagé que les médicaments soient revendus pour récupérer quelques billets ou laissés de côté et oubliés. C’est l’autre face, la moins belle, celle de la méfiance et de la « protection de l’investissement ».

Le rituel s’est mis en place, nous étions attendus. « Dada Be », le grand-père envoyait quelqu’un pour nous apporter 3 tasses et une petite cuillère, puis il nous avançait un petit tabouret pour mieux nous installer. Jamais je ne m’y suis assise, je ne restais pas assez longtemps. Les premiers jours, il fallait appeler les enfants mais ensuite, à peine paraissions nous au bout du chemin que les trois se rassemblaient. Rien de très cérémonieux dans ce rituel, nous nous installions où cela était possible. Dehors, dans la cour en terre battue, sous la petite varangue du toit en tôle à côté des poules, de l’oie ou du chat … Mercredi, il y avait un déluge de pluie et de vent alors « Dada Be » m’a dit « Mandroso », « Entrez ». Tout le monde était dans la maison, à l’abri. Deux hommes, sur le toit, vérifiaient que les tôles ne laissaient pas pénétrer l’eau. Dans les deux pièces que comporte la maison, il y avait 14 personnes. Adultes et enfants confondus. Je me suis demandée si tout le monde dormait là et dans ce cas, comment ils s’installent. A peine avais-je passé la porte que la tempête a forci. Je suis restée un peu plus longtemps que d’habitude et nous avons discuté. Quand Emilio allait-il pouvoir sortir de l’hôpital ? La nuit précédente, il avait tellement plu que ni la maman ni le bébé n’avaient pu dormir, la pluie rentrait dans le bâtiment. Ils seraient mieux à la maison. J’ai répondu que ce n’était pas moi qui prendrait la décision, mais les médecins. Mais que je verrai cela avec eux le lendemain.

La pluie qui entre dans une chambre d’hôpital ? Comment est-ce possible ? A Madagascar, c’est possible. Je vais y revenir. Mais d’abord l’anecdote drôle. Dimanche, il était convenu que j’emmène quelqu’un sur la moto avec les repas pour la journée. C’est Hervé, le frère de Marie-Louise, qui s’en est chargé. Comment fait-on en France lorsqu’on transporte un repas « à emporter » ? Pas tous pareil, certainement, mais pas comme ici en tous cas. Hervé était chargé de deux « sobikas », les paniers tressés en raphias ou en plastique, pleines de deux marmites en alu encore chaudes contenant du riz et peut-être autre chose. Et puis des assiettes, des couverts, un thermos … Faciles à transporter à moto ! Rien ne rentrait dans le petite coffre de mon porte-bagages en tous cas. Pas de problème ! Il a pris tout ça sur ses genoux, dans mon dos, pendant que je conduisais. Au bout d’un moment, j’ai senti la chaleur qui commençait à me brûler un peu. J’ai dit : « Mahamay (ça brûle) ! ». Alors il a pris les sobikas à la main. Un vrai transport à la malgache. J’ai eu le temps de voir quelques sourires sur le bord de la route…

Quand nous sommes arrivés, Emilio n’était plus dans la chambre de réanimation. C’était bon signe ! Il était installé, porte 32, sur un petit lit, sous la varangue d’un grand bâtiment qui semblait désaffecté. La varangue, c’est entre la véranda et la terrasse couverte. Celle-ci était bordée d’arcades munies de grands volets métalliques. Devant, dans l’herbe, gisait une grande grille, pointue et rouillée, démontée ou tombée, puis posée là depuis longtemps et sur laquelle du linge séchait. Nous l’avons contournée et quand nous sommes entrés dans la varangue, j’ai pu constater que les portes d’entrée dans le bâtiment lui-même, étaient murées. Pourquoi ? Bâtiment insalubre ? Désaffecté ? En travaux ? Plus qu’une véritable chambre, l’installation semblait provisoire. Le service était-il surchargé à cause de l’épidémie de rougeole ? Je ne l’ai pas su. Mais à côté d’Emilio, 5 autres lits étaient occupés pour des enfants malades. Et autour des lits, leurs familles, plus ou moins étendues. Parfois la maman seule, parfois les deux parents. Pour Emilio, en ce deuxième jour d’hospitalisation, ils étaient 6, en plus de sa maman. Hervé, que j’accompagnais était le septième. Les nattes en raphia étaient installées par terre, au pied du lit. Pour dormir, manger, patienter, veiller… J’ai constaté que le bébé respirait bien mieux, il avait l’air plus éveillé. Et il n’était plus sous perfusion. Je les ai laissés en famille puis j’ai cherché le médecin pour avoir des nouvelles et savoir si il y avait besoin de soins ou de médicaments pour les jours à venir. La réhydratation avait été efficace, le traitement antibiotique allait courir sur 7 jours. Emilio n’avait plus besoin de le recevoir par perfusion, il fallait du sirop pour les 2 jours à venir. Je suis donc allée à la pharmacie puis repartie avec derrière moi, le papa d’Emilio et ses sobikas vides du repas de la veille …

A la pharmacie j’ai attendu longtemps. Une famille est repartie avec 2 cartons de fournitures. J’ai supposé qu’il s’agissait là de chirurgie : des compresses de plusieurs tailles, des produits antiseptiques, des seringues, des outils divers, de quoi faire des pansements … Et même des masques et des charlottes jetables ! N’y a-t-il aucun matériel dans le service ? Et comment faire pour une opération en urgence ? Qui va faire la queue à la pharmacie pour un accidenté de la route ou un infarctus ? Et si le malade doit limiter les dépenses, comment fait-il ? Il fait l’impasse sur les charlottes et les gants jetables ? On diminue le nombre de compresses ? La place de l’argent dans la santé m’apparaît alors et me saute au visage sans que je n’y ai jamais pensé. On parle là de médecine, de soins vitaux … où est la logique ? En France, qui aurait idée d’aller compter les compresses avant de se faire opérer ? Les malgaches font-ils le ménage de la salle d’opération eux-mêmes avant l’intervention ?

Je suis encore retournée voir Emilio le mardi. C’était jour de tempête et de pluie. Je me disais qu’il serait sûrement dans une autre « chambre », la varangue ne me semblait pas très étanche. Mais non. Tous les volets étaient fermés, les lits avaient été éloignés des murs pour éviter, autant que possible, les gouttes, mais tous les enfants étaient là. Pour passer de la « Porte 32 » au reste du service, il faut passer sous la pluie. Selon le moment et sans équipement on peut être entièrement trempé, comme en sortant de la douche. Mais les médecins n’ont pas de parapluies.

A peine la porte passée, une dame est venue, la main tendue, le carnet de santé de son enfant à la main, une autre avait fait pareil le dimanche. Comment réagir ? C’est très difficile. Les deux fois, les émotions m’ont vite rattrapées ; j’ai tendu le bras en signe de négation et j’ai dit : « Madame, non, je suis désolée, mais je ne peux pas aider tout le monde ». Mais comment vraiment refuser de participer à soigner un enfant ? Ma crainte finalement en accordant de l’aide, c’est d’être dépassée par d’autres demandes si l’on apprend que j’accepte toujours.

Emilio semblait en meilleure forme, les joues un peu plus remplies et souriant. Sa maman aussi avait le visage plus reposé et serein. Elle avait l’air moins perdue. Je me suis à nouveau mise en quête du médecin pour connaître la suite du protocole. La jeune interne m’a dit : « Normalement, tous les dossiers sont rangés dans cette armoire, mais là, vous voyez, ils n’y sont pas. Nous allons aller ensemble voir si le dossier est avec Emilio ». Avant, je lui ai parlé de la dame qui m’avait demandé de l’aider pour son fils. Pouvait-elle me dire avec objectivité si la famille avait vraiment besoin de mon soutien ? De quoi souffrait l’enfant ? Que fallait-il financer si la nécessité était réelle. Mais tout cela discrètement, je préfère que les gens pensent que je refuse de payer pour d’autres. Encore une fois, le procédé est tordu … Comme tant d’autres choses dans cette histoire.

Pour Emilio, il fallait juste racheter de l’antibiotique pour terminer le traitement et laisser à Marie-Louise l’argent pour l’examen sanguin de contrôle. Pour l’autre enfant, c’était différent. Lui aussi souffrait de complication de rougeole et la jeune interne m’a dit : « Cet enfant a un dossier d’indigent. Sa famille n’a aucun revenu donc c’est l’hôpital qui paie les soins. Mais pas tout. Vous voyez, sur son dossier apparaissent tous les soins recommandés, mais seuls certains sont financés. Le minimum. » Effectivement, j’ai pu constater que les mêmes traitements qu’Emilio étaient prescrits. Mais seul l’antibiotique était donné, car c’est le seul que l’hôpital paie. Pas de paracétamol contre la fièvre, pas d’examens sanguins … seulement l’antibiotique. « Ah, si. Il y a deux jours, il a eu une dose de paracétamol en perfusion. » « Ah, bon ? Mais qui a payé ? » ai-je demandé. « Parfois, on demande aux patients qui sont à côté d’aider en partageant un peu de leurs médicaments. Je pense que la maman d’Emilio a donné le paracétamol puisque son fils n’en avait plus besoin. » Nous nous sommes mises d’accord sur ce que je devais acheter pour ce garçon et j’étais de retour à la pharmacie.

Là, une nouvelle surprise. Il n’y avait plus d’antibiotique. « Quand allez-vous en recevoir ? » « Nous ne savons pas. Il faut d’abord commander. » Pour l’avoir, je devais me rendre dans une pharmacie en ville. Dans le cas d’Emilio, ce n’était pas grave, le traitement n’allait pas être interrompu, ce flacon était une prévision pour la fin de la semaine. Mais que se passe-t-il lorsque ce qui doit être administré d’urgence n’est pas disponible ? Si le patient est seul ? Si personne ne peut se déplacer ? Si la pharmacie de garde est loin ? Si l’on n’a pas de véhicule ou les moyens de payer un bajaj ? J’ai fait part de mon étonnement à une collègue, Mme A, quelques jours plus tard. Elle m’a raconté que lors de l’hospitalisation de son mari, une nuit, il avait fallu un médicament en urgence. Celui-ci n’était pas disponible à la pharmacie de l’hôpital. Heureusement qu’elle était véhiculée, mais elle n’est revenue que 2 heures plus tard, après avoir fait le tour de 5 pharmacies de garde pour trouver le médicament en question. « Je me demandais si il serait encore en vie lorsque je reviendrait. » m’a-t-elle dit. Bien sûr.

C’est à cette même collègue que j’ai fait part du dossier « indigent » car elle m’avait raconté avoir payé, elle-même, une opération pour une dame sans ressources qui faisait, apparemment, une hémorragie. Elle avait été étonnée que le chirurgien ne demande pas le règlement de ses honoraires et que l’occupation de la salle ne soit pas facturée (!!!). Mais A ne connaissait pas l’existence de cette prise en charge. Pourtant c’est une personne très investie socialement, une citoyenne malgache qui a la volonté de faire avancer son pays et sa population. Elle est informée, cultivée, c’est ma source et ma référence lorsque j’ai un doute sur la façon de me conduire ou d’intervenir. Elle pense que cette prise en charge n’est, volontairement, pas « vulgarisée ». Mais pourquoi ? Qu’est-ce qui justifie qu’un état qui met en place un (petit) système de prise en charge des malades ne le rende pas public ?

Pendant toute cette semaine, j’ai beaucoup pensé à tous mes amis « soignants » en France. J’essayais de voir avec leurs yeux. Je suis certaine que ce que j’ai vécu les aurait beaucoup intéressés, alertés, bousculés sûrement. Les jeunes internes que j’ai rencontrés étaient tous très sérieux, investis et agréables. Compétents aussi, même si je n’ai pas de connaissances médicales. Mais que dire de leurs conditions de travail … Je n’ai pas rencontré d’infirmier(e)s ou d’aide-soignant(e)s. Il y en a pourtant. Ici ils les appellent « parameds » apparemment.

Jeudi, Emilio est sorti de l’hôpital, il est rentré chez lui. Vendredi, le traitement d’Elizabeth, Franco et Marcello s’est terminé. Ils vont tous bien. Nous continuerons de passer devant chez eux pour rentrer chez nous. « Dada Be » va continuer de nous saluer. J’espère que mon histoire avec la rougeole est terminée. Mes réflexions sur la santé à Madagascar, par contre, ne font que commencer …

* »Vola » signifie « argent, monnaie »

 

2 réflexions sur “La rougeole (2)

  1. Quelle histoire mon dieu. S tu peux être fière de toi, ton aide à sauvé des vies celles d’enfants. Ça donne envie de venir à Madagascar en aide humanitaire, moi simple aide-soignante. J’aimerais pouvoir leurs porté quelques soins. Gros bisous à vous.

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