La vie de Mino

Je ne connaissais pas très bien Mino. Depuis moins d’un an. Mais elle disait que j’étais son amie.

Elle est morte il y a 3 semaines. Comme les gens meurent ici. Sans prévenir, soudainement, du jour au lendemain. Certains diront que c’est le principe, avec la mort. Elle ne prévient pas quand elle arrive. C’est vrai. Mais ici, ce sentiment d’imprévisible est encore plus présent. Je le ressens beaucoup plus qu’en France.

Mino était jeune. Elle avait moins de 40 ans je pense. Mais je n’en sais rien.

Mino avait un mari et deux enfants. Un garçon et une fille. De 8 et 10 ans environ.

Mino avait le sourire. Elle était toujours accueillante et agréable.

Mino était très croyante. Elle allait à l’église chaque dimanche. Elle portait toujours des jupes ou des robes qui lui arrivaient sous le genou et ne sortait pas les épaules découvertes.

Mino était directrice d’école. L’école privée de mon quartier. Salema. L’alternative à l’école publique pour ceux qui veulent une scolarité régulière pour leurs enfants. La devise choisie parmi les textes religieux pour définir cette école était : « Acquiers la vérité, la sagesse, l’instruction et l’intelligence et ne les vends pas. »

J’ai rencontré Mino lorsque je me suis rendue dans son école, avec d’autres bénévoles de l’association Tsikinjaza . Nous accompagnions le dentiste qui enseignait aux élèves, les bases de l’hygiène dentaire. Ensuite nous avons distribué brosses à dents et dentifrice à chacun. J’ai pu constater que dans cette école, les enfants étaient épanouis. Il y avait des exigences et de l’ambition pour eux de la part d’enseignants consciencieux et investis. Ce jour-là, j’ai échangé avec Mino. Puis je suis revenue la voir à deux reprises pour apporter du matériel que nous avions oublié la première fois. Puis des gobelets pour que les plus petits puissent boire et se rincer la bouche, il n’y a pas d’eau courante là-bas. L’eau vient dans des bidons, du puits qui est un peu plus loin. A chaque fois, nous avons bavardé en toute simplicité, échangé vraiment.

Plusieurs mois se sont écoulés. Nous nous sommes croisées plusieurs fois et toujours saluées en échangeant quelques mots aimables.

Et puis un soir de juin, au moment du coucher de soleil du dimanche, à l’heure où les derniers promeneurs du week-end quittent la plage, je l’ai aperçue qui discutait avec son mari et des amis, près des bateaux. Ses enfants jouaient au foot avec toute l’équipe des habitués, dont ZazaV. Nous avons échangé quelques mots encore, pris des nouvelles. Puis je me suis éloignée.

5 minutes se sont écoulées, à peine, et Florida est arrivée en courant :

« – Il y a un gros problème.

– Quoi ?

– L’école Salema brûle !

– Quoi ? »

Par réflexe, j’ai tourné la tête vers l’endroit où je discutais avec Mino 5 minutes plus tôt. Elle n’était plus là.

« – On doit aller à l’école. m’a dit encore Florida.

– Ah bon ? Mais pourquoi ?

– Parce qu’on doit y aller. »

D’accord. Nous y sommes allées. La nuit tombait. Nous avons marché vite dans les rues sablonneuses du village. Sans parler, Florida son bébé dans les bras. Nous sentions déjà l’odeur de la fumée.

Arrivées là-bas, il y avait un monde fou. Des adultes, des enfants. Et un bâtiment en feu. Le toit végétal finissait de brûler et de faire tomber les tôles qui se tordaient sur les murs de briques. Tout brûlait à l’intérieur. Des gens pleuraient. Personne ne parlait. C’était très calme. Seulement le bruit de l’incendie et du bâtiment en train de tomber.

A plusieurs personnes, j’ai demandé :

« – Mais on ne fait rien ? Personne n’essaie d’éteindre le feu ? Des pompiers vont venir ?

– Il n’y a pas l’eau ici. Le puits est loin.

– Mais nous sommes nombreux, on peut faire une chaîne.

– Il n’y a rien pour emmener l’eau. »

Voilà. Il n’y a rien. C’est la réalité. Personne ne peut agir. Tout le monde est résigné.

On m’a conduit vers Mino. Assise sur un banc, regardant son école brûler. En fait, c’était seulement une salle de classe et la bibliothèque. Tout le reste du bâtiment, c’était sa maison. Sa chambre, celles de ses enfants. Elle regardait donc son école, et sa maison, brûler. Elle s’est levée, s’est jetée dans mes bras et elle a pleuré. Moi aussi. Elle m’a dit : « Pourquoi quelqu’un nous en veut comme ça ? Nous sommes une école. C’est la sixième fois qu’il y a un incendie ici. » Je n’ai rien dit. J’étais interdite. Sonnée. Des gens ont la volonté de brûler une école ? 6 fois ? Difficile pour moi de concevoir cela. A quelqu’un, j’ai encore posé des questions : « Mais qui fait ça ? » Question de vazaha … On ne sait pas. C’est la résignation. Quand nous sommes parties, le bâtiment avait fini de tomber, un camion de pompiers est arrivé.

 

Quelques jours plus tard, j’ai voulu apporter quelques vêtements, un peu de nourriture. Ce que nous avions pu rassembler qui nous semblait utile pour redémarrer. Pas grand-chose. Je suis allée à l’école. Il y avait deux personnes qui triaient dans les décombres de l’incendie. Et un jeune homme qui sortait du bâtiment effondré, en pleurant. A la main, il avait un cadre avec un diplôme, cassé, noirci, illisible. Il m’a dit : «Je suis le cousin. Ici j’ai laissé tous mes diplômes et mes papiers importants. Nous pensions que c’était en sécurité, à l’abri. Aujourd’hui tout est perdu. Je cherche du travail, comment je vais faire pour prouver mon niveau d’études ? ». Puis il m’a indiqué la direction du bungalow dans lequel Mino était hébergée avec sa famille.

Nous sommes allés leur rendre visite. Déjà, tout le monde avait retrouvé le sourire. A Madagascar, quelque soit l’émotion ressentie, le sourire est presque toujours l’attitude adoptée, je le sais maintenant. Nous avons été accueillis comme des visiteurs importants. Nous avons parlé un peu. Forte, Mino envisageait l’avenir. « Nous allons essayer de rouvrir l’école le plus vite possible. Je vais organiser un roulement de l’emploi du temps puisqu’il y a une salle de classe en moins. Dieu ne voudrait pas que nous restions assis à nous lamenter. » Apparemment, des journées de solidarité étaient prévues avec les fidèles de son église. « Chaque jour, nous allons fouiller ce qu’il reste pour trouver ce que nous pouvons récupérer ». Son mari fouillait depuis 3 jours les cendres à l’endroit où était posée leur armoire : « Comme nous étions à la plage, nous avions enlevé nos alliances. Je les avais rangées dans une boîte en fer au fond de l’armoire. Je ne les ai pas encore retrouvées. Mais bientôt, peut-être. » Comme il y avait eu plusieurs tentatives d’incendie, toujours sur des salles de classe. Tout le matériel de l’école était conservé dans une salle entre sa maison et la bibliothèque. Tout. Les ouvrages pédagogiques, les cahiers des élèves, le matériel informatique, les réserves de craies, les livres … Tout. Désormais l’école n’avait plus rien. « Les craies ne brûlent pas. Nous sommes en train de trier ce qui reste. Mais toutes nos craies de couleur ont été volées. Sûrement des enfants du quartiers qui sont venus jouer ici et qui pensent que nous n’avons plus besoin de rien. » Nous avons demandé à Mino de quoi elle avait le plus besoin. Elle a proposé de faire une liste. Nous avons collecté un peu, ce que nous pouvions. Bien peu. Ce sont nos parents, en visite à ce moment-là qui sont allés l’apporter.

Depuis septembre, plusieurs vahinys qui nous ont rendu visite ont apporté des livres que nous lui avons transmis. Pour regarnir un peu la bibliothèque de l’école, petit à petit. Je n’ai pas apporté ces livres moi-même, faute de temps. Ce sont mes parents qui y sont allés. Pour rendre visite en même temps. Ils ont été très bien accueillis, avec le sourire, comme toujours. Mino leur a fait visiter le chantier du bâtiment en reconstruction, elle leur a montré les plans du nouveau bâtiment prévu. Ils ont envisagé des solutions pour se prémunir des incendiaires mal intentionnés mais aussi de la chaleur. Mino avait des projets pour son école.

C’est à peu près à la même époque que j’ai appris que Mino avait perdu deux bébés en bas âge. Je ne la connaissais pas encore. Le dernier avait 4 mois et c’était 8 mois avant l’incendie. Le premier plusieurs années auparavant. J’ai réalisé que certaines personnes ne sont vraiment pas épargnées par la vie. Et pourtant, Mino est restée capable d’avancer dans la vie, de sourire, de se consacrer aux autres, de faire des projets. De vivre, en somme. Une vie riche et remplie, marquée d’humanisme et de partage. Que sa famille porte aussi en elle.

Mais comment remplacer Mino à la direction de son école ? A la tristesse de sa perte, s’ajoute de l’inquiétude pour les habitants du quartier, parents des 400 enfants scolarisés là-bas. Et si l’école ferme, où iront les enfants ? Il y a beaucoup d’autres écoles, mais elles sont loin. Ici ils ont la chance d’avoir la qualité en plus de la proximité. L’école est restée fermée une semaine seulement après son décès. L’année scolaire va se terminer normalement. Mais c’est l’incertitude pour la prochaine rentrée.

Voilà. Aujourd’hui Mino est morte. Ici on dit les choses franchement. On ne dit pas « décédée ». Quand on me l’a annoncé, ce fut comme ça. « Mino est morte. A Ambositra. » J’ai dit : « Quoi ? Mais qu’est-ce qu’il s’est passé ? » Question de vazaha encore … « On ne sait pas. Elle est morte. » Ici ce n’est pas important de savoir comment une personne est morte. Elle est morte. C’est tout. Le lieu est plus important. Mino est morte sur la terre de ses ancêtres. Beaucoup d’habitants du quartier ont fait le déplacement pour ses obsèques. C’est à 850 km d’ici. Ils sont partis au moins 5 jours, le temps de faire les trajets et la cérémonie. Mais c’est très important. Il faut soutenir la famille et accompagner le défunt jusqu’au bout. Le célébrer. En respectant les traditions.

Fin de l’histoire sur terre. Entrée dans le monde des ancêtres. Sa mémoire sera toujours honorée. Elle sera toujours là quelque part, esprit bienveillant. Ce n’est pas religieux, c’est culturel, humain, un manière de considérer les gens, les gens âgés, les gens malades, les morts.

Je ne suis pas allée à Ambositra. Je ne connaissais pas très bien Mino. Elle a traversé ma vie pendant moins d’un an. Lorsqu’elle est morte, je ne l’avais pas vue depuis 6 mois. Nous avions seulement échangé des SMS. Mais, j’ai moi aussi des ancêtres et amis, esprits bienveillants qui m’entourent. Je l’ai compris depuis que je vis ici. Elle est avec eux.

portraits

Une réflexion sur “La vie de Mino

  1. Un beau texte émouvant, d’autant plus pour nous qui l’avions rencontrée en septembre juste avant la réouverture de l’école.
    Elle nous avait parlé de ses projets pour l’école et aussi que l’incendie de son instrument de musique l’affectait profondément.
    Nous avions rencontré une belle personne.

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